Anna Heringer - Copyrights : © Stefano Mori

Anna Heringer, une architecte terre à terre

Son matériau de prédilection ? La terre crue ! Entre glaise et argile, l’architecte autrichienne Anna Heringer construit partout dans le monde des bâtiments agréables et durables.

Ce qui est le plus beau dans la construction en terre, c’est qu’il s’agit d’un matériau aux possibilités de recyclage infinies.

Quand d’autres construisent en béton, vous prônez le retour à un matériau oublié, la terre crue. Pourquoi ?

Construire avec des matériaux trouvés sur place m’a toujours semblé logique : la terre représente, quel que soit l’endroit, le matériau le plus disponible au monde ! Il y en a partout, et dans l’histoire de l’humanité, c’est l’un des seuls biens communs, universels… Pour cette raison, son utilisation dans l’univers de la construction a ainsi traversé les époques. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’une constante, quel que soit le continent, le pays, la région, chaque population a su trouver des techniques pour l’apprivoiser… tout en réussissant à développer un art de faire particulier. En effet, c’est un matériau qui dépend tant du contexte qu’il en existe autant de variantes que de lieux, et qui génère à chaque fois une architecture unique. En matière de construction, c’est par ailleurs un matériau incroyable à travailler, beau, agréable à vivre – il est donc d’autant plus dommage qu’il soit négligé au profit du béton et de l’acier !

Comment vous êtes-vous familiarisée avec ce matériau oublié ?

Juste avant de commencer mes études en architecture, je suis partie au Bangladesh grâce à une ONG. C’est là-bas que j’ai vécu pour la première fois dans un village en terre, et j’ai tout de suite ressenti une véritable fascination pour ce matériau. Arrivée à l’université, j’ai donc décidé de me former à ce type d’architecture : j’ai alors participé à un workshop, où j’ai compris à quel point la construction en terre reliait les différents domaines qui me tenaient à cœur. Il y a d’abord cette beauté de la terre, mais également sa capacité à interagir avec les êtres : les habitants peuvent véritablement devenir partie prenante d’un chantier, c’est un matériau qui met en valeur les potentialités de la main-d’œuvre. Au final, c’est ce qui m’a déterminée à réaliser mon premier projet, une école « faite main », toujours au Bangladesh.

Il est donc possible de co-construire un édifice en terre avec l’architecte ?

Oui, ce qui peut permettre à une communauté de mieux s’approprier un bâtiment ! Bien sûr, cela demande au départ la présence de spécialistes sur le chantier, mais ensuite, les travaux peuvent vraiment devenir participatifs… C’est d’autant plus formidable qu’aujourd’hui, l’architecture est devenue affaire d’experts, avec des chantiers interdits au public ! Ici, des plus jeunes aux plus âgés, chacun peut être intégré au processus de construction, pour un édifice, qui, à la fin des travaux, concerne toute la population, même les enfants.

 

Dans les pays occidentaux, les constructions en terre restent pourtant rares : serait-il cependant possible d’en édifier dans nos villes ?

Oui, bien sûr, cela serait tout à fait possible ! En Europe, la construction en terre a d’ailleurs toujours existé : à Paris, par exemple, il y a deux cents ans, on pouvait même voir deux bâtiments en terre sur les Champs-Elysées, alors pourquoi pas aujourd’hui ? Même si elles restent peu nombreuses, des réalisations récentes la remettent par ailleurs au goût du jour, à l’image du Kräuterzentrum construit par l’entreprise Ricola avec les architectes Herzog & de Meuron, et qui représente aujourd’hui la plus grande construction en pisé européenne. En tant qu’êtres humains, nous restons de toute façon sensibles à ce matériau : avec mon collègue Martin Rauch, nous avons ainsi mené une expérimentation avec l’université de Harvard, aux États-Unis, où nous avons recouvert une façade d’une installation en terre. Les teintes du matériau reprenaient celles du béton, mais, alors qu’il ne leur serait jamais venu à l’idée d’effleurer un mur, les gens ne pouvaient s’empêcher d’y passer la main. Dans les villes, ce rapport à la terre a été perdu, alors qu’il pourrait permettre de rendre nos cités plus humaines, ne serait-ce qu’en terme de couleur et de texture.

En matière de recyclage, quelles sont les potentialités de l’architecture en terre ?

C’est à mon sens ce qui est le plus beau dans la construction en terre : il s’agit en effet d’un matériau aux possibilités de recyclage infinies. Un recyclage sans fin, et qui plus est sans perte de qualité – au contraire, celle-ci en deviendrait même meilleure, ce qui est extrêmement rare, puisque même le bois, autre matériau naturel par excellence, ne se transforme guère qu’en panneau ou en compost ! Et me dire qu’en cas de démolition de l’édifice, celui-ci retourne à la nature sans que celle-ci ne soit blessée, représente, en tant qu’architecte, une idée hautement réconfortante...

En 2011, vous avez été la plus jeune architecte à gagner un Global Award, le prix international de l’architecture durable. Quelle suite souhaitez-vous aujourd’hui donner à votre parcours ?

Désormais, il me tient justement à cœur de travailler en ville, dans les agglomérations denses, de manière à démontrer que la construction en terre n’est pas seulement réservée aux villages reculés du Bangladesh. Partout, les gens s’imaginent que la construction en terre n’est pas stable, et ils n’osent pas se fier à ce type de matériau : pour cette raison, je pense qu’il est extrêmement important que les décideurs politiques portent des projets de bâtiments au langage architectural soigné. Avec de bons exemples d’édifices publics, la vision de la terre pourrait rapidement changer, puisque les usagers pourraient entrer dans ces constructions, vivre le matériau et comprendre son intérêt ! Pour lutter contre une idée reçue, il n’y a rien de mieux que l’expérience concrète, et voir en vrai la puissance et la beauté d’une façade en terre crue reste pour moi le meilleur moyen pour changer les mentalités – c’est d’autant plus nécessaire qu’à un moment, nous ne pourrons de toute façon plus avoir recours au béton et il nous faudra réapprendre à construire avec des matériaux naturels.

Vous enseignez aussi bien en Suisse qu’aux États-Unis ou au Bangladesh, et vos édifices s’élèvent partout dans le monde : votre approche est-elle différente selon le contexte ?

Qu’il s’agisse d’un jardin d’enfants en Angleterre ou d’un musée en Chine, ma philosophie reste toujours la même : construire avec les matériaux locaux, entraîner un processus de créativité global et respecter le contexte culturel. Les habitants peuvent ainsi s’identifier vraiment à un bâtiment et faire qu’il soit durable, pas seulement parce qu’il est construit en terre.

Image principale : Anna Heringer - Copyrights : © Stefano Mori

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