Gaby Gorsky, © Y.Chavance/Tara Expéditions

Gaby Gorsky, chasseur de plastique avec Tara Méditerranée

Ce chercheur, spécialiste du plancton, travaille avec Tara Expéditions depuis 2009. Il est le directeur scientifique de l’expédition en cours en Méditerranée.

« La pollution de la mer par le plastique est réversible. »

Il est aussi directeur de l’Observatoire Océanologique de Villefranche-sur-Mer/UPMC-CNRS. #LivingCircular a pu l’interviewer avant qu’il ne retourne à bord de la goélette Tara pour superviser les prélèvements.

#LivingCircular : En tant que directeur scientifique, quel est votre rôle au sein de Tara Méditerranée ?

Gaby Gorsky : Je suis à l’origine de cette expédition, prévue pour valoriser le trajet de Tara qui devait faire quelques escales en Méditerranée. Tara Expéditions et ses représentants ont approuvé cette idée donc nous sommes partis à l’assaut du plastique flottant, de mai à novembre 2014. Je suis le directeur scientifique et l’un des coordinateurs, avec l’aide de Maria-Luiza Pedrotti (CNRS) et Melissa Duhaime (Université du Michigan).

Comment traquez-vous ces fragments de plastique flottants ?

Nous ne faisons pas que des prélèvements de plastique, mais nous l’étudions dans tout son environnement physico-chimique, c’est-à-dire que nous analysons toutes sortes de données. Il faut d’abord établir une feuille de route. Grâce à des cartes satellitaires, nous pouvons visualiser les zones où le plastique est le plus présent, souvent près d’agglomérations ou d’embouchures de cours d’eau ou bien dans des courants tourbillonnants. Nous devons aussi tenir compte de la météo et des courants. À partir de ces informations, j’établis un plan d’échantillonnage pour la semaine à venir. Je le modifie tous les soirs en fonction de la hauteur et de la direction des vagues, du vent et des courants, en collaboration avec le capitaine du navire, Samuel Audrain, et Romain Troublé, le secrétaire général de Tara Expéditions.

Comment se passe une journée type sur Tara pour l’équipe scientifique ?

Nous effectuons plusieurs sortes de prélèvements et de mesures afin de réaliser un examen de santé très complet de la mer Méditerranée.

À chaque station de prélèvements, nous captons trois échantillons avec des filets spéciaux appelés « Manta ». Le premier échantillon est destiné à l’analyse microscopique et l’observation de la colonisation du plastique. En prélevant le plastique et l’eau de mer, nous pourrons comparer les bactéries libres avec celles qui se sont fixées dessus. Le deuxième échantillon est réservé au laboratoire de Villefranche-sur-Mer qui va étudier l’interaction entre le zooplancton et le plastique. Le troisième échantillon servira à examiner la nature des polluants persistants attachés au plastique.

En même temps, nous analysons le phytoplancton présent en Méditerranée. Tout au long de l’expédition, nous mesurons également la température, la salinité et la turbidité de l’eau à l’aide de capteurs immergés. Enfin, grâce à des trous aménagés dans la coque, nous étudions les aspects de l’optique marine, c’est-à-dire que nous observons les conditions de la photosynthèse lors du passage du bateau dans tout le bassin méditerranéen.

Et nous ne travaillons pas que le jour, mais aussi la nuit.

Pourquoi est-ce important d’effectuer des prélèvements la nuit ?

Le plastique flotte nuit et jour. Mais le zooplancton, lui, migre chaque nuit. Depuis des profondeurs relativement importantes, de 1 000 mètres et plus, il monte vers la surface pour se nourrir de phytoplancton. Il y a donc un mouvement vertical qui s’opère chaque nuit. Le zooplancton arrive à la surface de la mer au cœur de la nuit, lorsque le noir est le plus total. C’est un moment privilégié où nous pouvons prélever tout l’écosystème marin et le plastique flottant en même temps.

Station de nuit – Tara Méditerranée 2014
Copyright : Yann Chavance © Tara Expéditions

À l’heure actuelle, que sait-on de l’impact de la pollution plastique sur le plancton, et indirectement, sur l’homme ?

Le but de Tara Méditerranée est justement d’en savoir plus sur cette question. Des travaux menés par certains chercheurs ont démontré qu’il existe une bioaccumulation : certains organismes avalent ces petits fragments de plastique ou les filtrent et ils les transmettent à la chaîne alimentaire. C’est prouvé par des analyses chimiques : en haut de la chaîne, les plus gros poissons accumulent plus de polluants issus du plastique. Avec Tara, nous allons d’ailleurs effectuer bientôt des prélèvements de peau sur des baleines, en collaboration avec des chercheurs italiens, pour vérifier cette bioaccumulation puisqu’elles s’alimentent de phyto et de zooplancton.

Quant à l’impact sur l’homme, il est avéré. Des circulaires gouvernementales conseillent notamment aux femmes enceintes de ne pas manger plus d’une certaine dose de poisson, car il peut contenir des polluants qui ont des effets néfastes sur la santé.

En quoi le plastique est-il une « éponge à polluants » ?

Les polluants, par exemple des insecticides ou des engrais chimiques rejetés par l’homme, adhèrent facilement au plastique. C’est un matériau poreux qui permet une bonne adsorption des molécules qu’on appelle les polluants organiques persistants (POP). Tara va analyser de près les POP présents sur les microplastiques et le plancton en Méditerranée, leur quantité et leur composition. Mais ce n’est pas tout, les bactéries se fixent également sur le plastique qui devient ainsi vecteur de virus, avec des conséquences pour l’homme. Il peut aussi transporter les larves de certaines espèces. Avec le vent et les courants, tous ces organismes peuvent être déplacés à des  kilomètres de leur écosystème d’origine.

D’après vous, la pollution plastique peut être enrayée. Que faut-il faire pour y mettre un terme ?

Il y a trois voies possibles. La première, et peut-être la meilleure, c’est de changer notre mode de fonctionnement et abandonner l’usage du plastique à long cycle de vie et non dégradable pour adopter des produits naturels. Nous devons opérer une reconversion industrielle et changer le mode de fabrication de certains produits pour lesquels la pétrochimie n’est pas indispensable. Il faut plutôt fabriquer des sacs en papier, des bouteilles en verre, remplacer le plastique par de la résine naturelle, du chanvre…

La deuxième voie, c’est de décomposer le plastique. À l’heure actuelle, le plastique est dégradé, c’est-à-dire fractionné. Il devient plus petit, invisible certes, mais non moins nocif. Or, plus il est petit, et plus les petits organismes peuvent l’ingérer. Le plastique remonte ainsi facilement la chaîne alimentaire. Dans le monde, plusieurs laboratoires cherchent des techniques pour trouver une alternative. Tara coopère notamment avec le laboratoire de Banyuls-sur-Mer qui a isolé des souches bactériennes capables de décomposer le plastique.
La dernière voie, ce sont des solutions comme celle de Boyan Slat, qui a inventé un système qui récupère le plastique flottant dans les océans. Cela résoudrait le problème de l’agrégation du plastique à certains endroits du globe, mais pas la source du problème. Tant que l’on produira du plastique, il atterrira dans la mer.

Je vous donne rendez-vous l’année prochaine, car les analyses de nos échantillons débuteront en novembre et nous aurons de premiers résultats à partir de janvier 2015.

La goélette Tara, soutenue par la Fondation Veolia, poursuit actuellement sa mission en Méditerranée, avant de rentrer au port de Lorient le 7 décembre.

En savoir plus :

- « Un jour à bord de la goélette Tara »
- « Les plastiques, des déchets néfastes pour les écosystèmes »
- La fondation Veolia soutient l’expédition Tara

Image principale : Gaby Gorsky, © Y.Chavance/Tara Expéditions

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