© Carrie Vonderhaar, Ocean Futures Society

Jean-Michel Cousteau, l’océan en héritage

Il y a quinze ans déjà, l’association Ocean Futures Society luttait en faveur du monde marin. Rencontre avec son président, Jean-Michel Cousteau, engagé depuis toujours dans une croisade bleue.

Tout commence par un geste : chaque fois que vous buvez un verre d’eau, vous vous retrouvez connecté à l’océan.

En 1999, vous fondez Ocean Futures Society, association de sensibilisation à la sauvegarde du monde marin. Quelle est sa mission ?

Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris dès mon enfance, en compagnie de mon père, Jacques-Yves Cousteau. Fonder Ocean Futures Society, c’est une façon de marcher sur ses traces, je suis aujourd’hui très honoré de continuer sa mission, et je la conçois d’une façon très simple. La devise de l’association, « Protect the ocean and you protect yourself », protéger l’océan, c’est se protéger soi-même, l’indique bien. Tout commence en effet par un geste : chaque fois que vous buvez un verre d’eau, vous vous retrouvez connecté à l’océan. Et donc, chaque fois que vous prenez un cachet d’aspirine, il se retrouve aussi dans l’océan. Les sept milliards d’habitants de la planète sont donc tous reliés par un seul et même système aquatique, ce qui montre à quel point la qualité des eaux est vitale. En ce sens, il est urgent d’arrêter d’utiliser les océans comme un égout universel. Outre les déchets, rebuts plastiques et épaves en tout genre, dont la présence est évidente, on y trouve aussi, invisibles à l’œil nu, des milliers de produits chimiques à l’image des métaux lourds, qui contaminent donc tout ce qui vit dans l’eau – et en premier lieu les poissons, que nous consommons ensuite. Après la triple catastrophe de Fukushima, des scientifiques, en Californie, ont pêché quatorze thons bleus contaminés par la radioactivité – c’est dire comme l’océan se joue des frontières ! Mais la bonne nouvelle, c’est que la révolution de la communication est également globale et raccourcit les distances : le partage d’informations est désormais plus rapide, et total, puisque nous sommes tous en contact !

Vous œuvrez pour la sauvegarde des océans depuis maintenant plusieurs décennies, en quoi le message a-t-il changé aujourd’hui ? Quelles sont les difficultés alors que l’expression « développement durable » se trouve dans toutes les bouches ?

Ce n’est pas tant le message qui a changé que la manière de le transmettre. Il y a encore une décennie, certains défenseurs de l’environnement s’engageaient en faveur de l’écologie avec beaucoup d’agressivité et de colère, cela devient plus rare aujourd’hui où la nécessité de protéger la planète est communément admise. En tant que passeur, j’ai toujours pensé que la meilleure façon de convaincre, qu’il s’agisse d’un grand patron de l’industrie ou d’un chef de gouvernement, se trouvait dans le dialogue. Lorsque l’on cherche à promouvoir une idée, on se heurte toujours au système de défense présent dans chaque esprit, pour faire sauter ces barrières mentales, il n’existe selon moi qu’un seul moyen : atteindre le cœur – ainsi seulement peut naître une conversation. On a tous un compte en banque, un logement, parfois une voiture, mais également une famille, des enfants, et c’est en expliquant combien certaines décisions sont lourdes de conséquences pour les générations futures que le développement durable prend tout son sens. Je dis souvent que la planète se gère comme un business, et l’on a tout intérêt à être un bon entrepreneur pour éviter de la mener à la faillite...

En quinze ans d’activité, quelle a été votre plus grande réussite ?

Je dialogue aussi bien avec des enfants qu’avec des décideurs, les résultats ne sont donc pas comparables, mais tout aussi importants. En matière de diplomatie, j’ai toujours essayé de toucher les dirigeants, ce qui a contribué à la prise de plusieurs grandes décisions. Récemment, j’ai sensibilisé un ancien président des États-Unis, George W. Bush, ex-dirigeant de l’industrie pétrolière, aux immenses tas d’ordures flottant dans le Pacifique. Avec son équipe, je l’ai emmené constater les dégâts au large d’Hawaï, à mille lieues de toutes les côtes, et il en a été bouleversé. Cela a entraîné la création de la zone marine protégée la plus grande au monde, longue de 2 000 km ! Car si beaucoup d’espèces actuellement disparaissent, nous avons le privilège extraordinaire, en tant qu’êtres humains, de choisir de durer, et d’agir en conséquence...

La protection des océans paraît souvent bien loin des préoccupations citadines. Quelles actions, au quotidien, pouvons-nous mener en faveur du monde marin ?

Ce serait déjà d’arrêter d’utiliser le monde, et notamment le monde marin, comme une poubelle globale. Nous avons tous ce réflexe de jeter, mais dans la nature, rien n’est déchet, tout est ressource, et nous ferions bien de nous en souvenir.

Les déchets plastiques sont également une grande préoccupation pour ces milieux, vous avez notamment dénoncé le septième continent de déchets. Quelle est selon vous la solution pour contrer ce phénomène ? Y a-t-il des expériences d’économie circulaire que vous soutenez avec votre association ?

Chaque petit geste peut faire la différence, surtout qu’il ne s’agit pas que de bons sentiments, mais aussi d’argent. Les industries du recyclage l’ont bien compris, et si vous prenez par exemple la ville de New York, toutes ses poubelles sont désormais fermées à clef, et la ville gagne de l’argent grâce à la matière ainsi récoltée. Enfin, pour celui qui saura la saisir, une opportunité extraordinaire se situe dans la capture, par gravité, des particules contenues dans toutes ces eaux lourdes qui sortent de nos maisons. À l’avenir, je pense que cela peut créer des millions de nouveaux emplois... tout en protégeant l’océan ! À Santa Barbara, en Californie, où je vis désormais, je fais partie du comité d’administration de la ville, et nous avons par exemple décidé d’arrêter la construction de fosses septiques afin d’éviter de polluer les eaux.

L’augmentation du niveau des mers met également en danger de nombreuses zones côtières. Quel regard portez-vous sur cette problématique ?

Le réchauffement climatique est un problème global, mais qui n’impacte pour le moment directement qu’une minorité de personnes, dix, quinze, vingt millions d’insulaires, sur des milliers de petites îles dispersées dans des territoires maritimes gigantesques, à l’image de la Polynésie, aussi grande que l’Europe. C’est donc absolument terrible, car il va bientôt falloir déplacer des milliers d’individus, sans que personne en parle vraiment, leurs gouvernements ne savent plus quoi faire pour attirer l’attention. Je suis ainsi allé aux Maldives, où le président a convaincu tous ses représentants de passer leur brevet de plongée, pour signer, sous l’eau, un accord, expliquant que leur pays serait bientôt englouti, et qu’il leur fallait donc trouver d’urgence une nouvelle terre d’accueil. Concernant les villes, elles ont plus de pouvoir, mais la plupart se retrouvent démunies face à l’ampleur du phénomène ! Peu le savent, mais Miami est actuellement la métropole la plus en danger du globe : la moitié de la Floride, dont les protections côtières, comme la barrière de corail, ont disparu en raison de l’urbanisation, risque en effet de disparaître sous les flots – résultat, des buildings de 70 étages, bâtis sur du sable, sont directement menacés par la montée des mers.

Quand vous étiez jeune, vous espériez un jour construire des villes sous la mer. Quel est aujourd’hui votre rêve ?

Effectivement, c’est un rêve d’enfant, pas complètement dénué de sens, car il existe toujours une structure sous-marine dans laquelle les astronautes, avant de partir en mission, restent confinés pour s’habituer à l’absence de gravité. Mon fils Fabien vient d’y passer 31 jours, un temps record, l’occasion d’y accueillir des scientifiques et de collecter des données. De façon plus réaliste, je suis en ce moment très engagé contre la mise des cétacés en aquarium : ces derniers sont séquestrés pour des numéros de cirque dans des structures qui coûtent une fortune en maintenance. L’objectif n’est pas de les faire disparaître, mais de les transformer : là encore, les nouvelles technologies sont un formidable accélérateur qui permettra bientôt de rapprocher les visiteurs des animaux, sans les transformer en bêtes de cirque. Nous nous trouvons donc paradoxalement dans l’une des périodes les plus excitantes de l’histoire de l’humanité, car s’il est nécessaire de trouver très rapidement des solutions, nous en avons tout à fait les moyens.

En savoir plus :

- Site de l’association Ocean Futures Society

 

Image principale : © Carrie Vonderhaar, Ocean Futures Society

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