© Mathieu Lehanneur (http://www.mathieulehanneur.fr)

Mathieu Lehanneur, ou le design conscient

Il est lauréat de nombreux prix, célèbre dans le monde entier et pratique son métier de façon très personnelle : Mathieu Lehanneur nous parle des ponts entre design et environnement.

« Nous vivons à une époque où il s’agit avant tout de produire des idées, des solutions, pas nécessairement de la matière. »

- Le design implique l’objet, sa fabrication et sa multiplication, ce qui va, en toute logique, à l’encontre de l’économie circulaire et de l’écoresponsabilité. Selon vous, est-ce possible de résoudre cet antagonisme ?

C’est une vaste question ! Dans mon métier, c’est notre dilemme à chaque instant. En fait, chaque objet amené à être produit est en quelque sorte une forme d’échec, dans le sens où « on n’a pas réussi à faire autrement ».

Mais, même si historiquement, le métier de designer véhicule cette idée de produire du matériel, ce n’est pas toujours le cas. Pour ma part, je n’ai pas d’excitation particulière, de fascination face à la quantité de matière que je produis quotidiennement. Par rapport aux générations qui nous précèdent, on a et on doit avoir pour ambition de réduire notre septième continent, plutôt que de l’alimenter. Donc, nous avons pour mission de nous dire que chaque production doit être utile.

- Cette question de l’utilité est donc au centre de chacune de vos conceptions ?

Bien sûr, j’y pense systématiquement ! Surtout que les acheteurs potentiels, qu’ils soient concernés ou juste vaguement informés, se posent eux aussi cette question-là. « Est-ce que le produit que je m’apprête à acquérir va m’être utile ? » D’ailleurs, ils se la posent aussi et de plus en plus pour des raisons écologiques, pas seulement économiques. En ce sens, nous vivons à une époque où il s’agit avant tout de produire des idées, des solutions, pas nécessairement de la matière.

- Selon vous, quel(s) rôle(s) le design peut-il jouer dans un environnement où les ressources naturelles s’amoindrissent, où les impacts environnementaux de nos productions sont plus que jamais à réduire ?

Au départ, l’objet ne se définit pas que par la nécessité. Il se définit aussi par le désir qu’on en a – désir qui fait partie de la nécessité. Celle-ci n’est pas une notion froide, purement fonctionnelle, rugueuse. Produire une idée, un objet, un instrument, repose d’abord sur mon propre désir de le faire, puis sur l’envie ou le désir de mon commanditaire (une marque, un lieu…). Mais on doit garder en tête que ce n’est pas uniquement pour notre plaisir. C’est précisément cela qui est aujourd’hui à la fois complexe et palpitant : pour chaque objet produit, nous devons nous projeter dans le cerveau et dans les mains de son utilisateur potentiel, car lui est justement « conscient ». En ce sens, les objets, je ne les dessine pas seulement pour qu’ils soient beaux. Ils doivent aussi produire quelque chose d’intéressant, dans vos mains et dans votre cerveau. Cette idée renferme d’ailleurs beaucoup d’optimisme, car de nos jours, le consommateur est de plus en plus informé. Cela étant dit, l’évolution des consciences est plutôt lente...

- Peut-être sommes-nous plus naturellement portés sur la « tradition » ?

Tout à fait. Je vais vous donner un exemple concret : prenons une grande marque d’électroménager, avec laquelle j’ai été amené à travailler. Les retours des consommateurs sur leurs cafetières filtre étaient plutôt décevants : l’objet étant léger, il leur semblait trop fragile, incapable de tenir dans la durée. Ils se dirigeaient donc naturellement vers des objets plus lourds, le poids étant pour eux synonyme de solidité, et ce, bien qu’une cafetière n’ait pas cette nécessité ! Au final, le fabricant en question a lesté ses cafetières filtre de particules de métal totalement inutiles, afin de rassurer le client. Face à une telle situation, en tant que designer, on a deux possibilités : laisser le fabricant gérer ces questions (la production de cette matière morte, mais aussi, par exemple, son transport en avion d’un bout à l’autre du monde), ou décider de remettre à jour le « logiciel culturel » des consommateurs. Cette mise à jour s’opère au cœur du triangle designer/marque/consommateur et se pense en termes d’objet, de fonction, de pédagogie. La forme est primordiale, car, à travers elle, on va pouvoir montrer aux gens que ces objets peuvent être légers et très fiables à la fois. Le design peut donc tenir un rôle pédagogique, sur le long terme.

- Parlons de l’upcycling. D’après vous, c’est juste une mode ou une véritable voie pour le design ?

Le plus bel exemple en la matière ne date pas d’hier. C’est Picasso qui réutilise un guidon de vélo et une selle pour en faire la célèbre Tête de taureau. J’estime que depuis, on n’a pas fait mieux. Par la suite, des choses ont été réalisées sous l’étendard de « regardez comme nous sommes pleins de bonnes intentions », mais elles ont des airs un peu simplistes et produisent même parfois des résultats médiocres. D’après moi, là où il y a une carte à jouer, ce n’est pas dans la réutilisation démonstrative, mais plutôt à l’échelle moléculaire. Il y a des matériaux qui, après une deuxième, troisième ou quatrième vie, prennent des qualités esthétiques plus intéressantes qu’elles ne l’étaient au départ. Il se passe des choses importantes à l’échelle de la matière. Elle s’enrichit, se complexifie, se bonifie. Je reste plus sceptique sur la réutilisation immédiate, binaire.

- Notre environnement tient une place centrale dans vos réalisations. Cela fait-il de vous un « écolo » ?

Non, c’est plus subtil que ça. Mon rapport à l’environnement est de cet ordre-là en soi, mais pas dans un mode démonstratif ou revendicatif. C’est une chose qui fait partie – de façon pas toujours visible ou communiquée d’ailleurs – du processus de conception d’un objet, mais sans faire de ce dernier un messager de l’éthique ou de la philosophie « écolo ». Ces questionnements sont intégrés comme de nouveaux paramètres, de nouvelles contraintes techniques et technologiques, pour donner à l’objet une « vie augmentée ». C’est-à-dire que je fais en sorte que sa vie ne soit plus circonscrite à l’instant de son utilisation, et que son enveloppe physique ne soit plus une limite. L’objet se nourrit de l’air qui l’entoure, et à son tour nourrit cet air.

- Justement, dans le cadre de vos créations, vous faites appel aux propriétés naturelles de micro-organismes, à des principes tels que la symbiose entre les organismes, à des matériaux non transformés… Dans un monde qui semble se « futuriser » à vue d’œil, le retour au naturel serait-il la prochaine innovation ?

Disons qu’en tant qu’êtres, nous évoluons sur deux lignes distinctes. D’un côté, il y a notre environnement, fait de communication, de technologie, de progrès permanent, d’une tendance à l’immatérialité, etc. De l’autre, il y a nous, des êtres physiques, doués de perception, de sens. On ne saurait se passer du contact à l’échelle physiologique. Il s’agit de trouver un équilibre entre les deux. Bien sûr, les nouvelles technologies permettent beaucoup de choses aujourd’hui, mais notre corps, lui, n’a pas beaucoup évolué depuis des millions d’années. La température, la couleur, la granulosité d’une matière sont autant d’éléments qui nous sont indispensables… Si, en tant qu’humains, nous devions subir d’importantes mutations, à ce moment-là, nous pourrions reconsidérer notre rapport à notre environnement, la manière dont nous interagissons avec lui. Mais pour l’instant, on en est loin ! Donc, plus qu’une innovation, ce « retour au naturel » est tout simplement nécessaire à notre survie.

- Dans quelle mesure les designers aujourd’hui peuvent-ils influer sur la façon de fabriquer leurs objets ? Ont-ils une marge de manœuvre sur la réduction des impacts environnementaux ?

Bien sûr ! Ils l’ont, tout simplement, car ils sont au cœur du processus de conception et de fabrication des objets qui nous entourent. Nous avons les manettes. Ensuite, nous sommes plusieurs sur ce bateau-là. Cette manœuvre doit s’exercer collectivement et avec le concours des fabricants qui nous sollicitent. Il s’agit, face à eux, d’user de pédagogie, d’arguments, d’une certaine force de conviction, pour faire en sorte, ensemble, d’améliorer en profondeur le processus de création des objets. On se doit de ne pas répondre bêtement, servilement à une demande telle qu’elle émane.

- Mais les fabricants se laissent-ils convaincre facilement ?

Non, pragmatiquement, ce n’est pas simple. On doit faire preuve de stratégie, user de malice, penser le projet de bout en bout dans ses moindres détails (matériaux utilisés, moyens de production…), pour parvenir à leur faire accepter que oui, nos solutions leur coûteront peut-être plus cher, mais engendreront aussi de plus grands bénéfices.

- Pour finir, quels sont vos projets ?

Nous venons d’inaugurer à Boston, un lieu à l’image du Laboratoire créé à Paris en 2008. Il s’agit d’une plateforme intellectuelle et créative, qui comprend plusieurs parties : un auditorium, une galerie d’art, un restaurant… L’emplacement est réellement stratégique, nous sommes à quelques encablures des plus grandes universités américaines (Boston, Harvard), au cœur d’un quartier d’investisseurs, abritant de nombreux processus d’innovations. Ces dernières sont de toutes sortes. Par exemple, dans le cadre du restaurant en question, un tas de paramètres sont reconsidérés, dans l’objectif, par exemple, de diminuer les contenants inutiles. D’autres initiatives de ce genre verront le jour, par des vecteurs comme les sciences et les arts, qui seront notamment axées sur l’environnement.

Pour en savoir plus :

- Le site officiel de Mathieu Lehanneur
- Découvrez le Laboratoire
- Mathieu Lehanneur à TEDx
- La page Facebook de Mathieu Lehanneur

 

Image principale : © Mathieu Lehanneur

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