Dessin portrait de Regina Tchelly - Copyrights : Peter James Field

Regina Tchelly ou l’art d’accommoder les restes

Dans les favelas, la chef Regina Tchelly apprend aux habitants de savoureuses recettes… à base de restes : peaux de banane ou pieds de brocolis, rien ne se perd, tout se déguste !

À partir du moment où une personne mange la peau d’un fruit, d’un légume, elle change son comportement d’achat et cherche de meilleurs produits, cultivés écologiquement.

Comment vous est venue cette idée d’une cuisine anti-gâchis ?

Je viens du Nordeste, au nord-est du Brésil, et plus précisément de l’État du Paraíba. Là-bas, riche ou pauvre, nous mangeons ce que la terre nous donne. Il n’y a donc que peu de déchets : les agriculteurs les rendent à la terre en les utilisant comme engrais, les éleveurs s’en servent pour l’alimentation des animaux. Lorsque je suis arrivée à Rio de Janeiro, j’ai été frappée par ce que j’ai vu sur les marchés : fruits et légumes, viande et poissons y sont tout simplement jetés lorsqu’ils ne sont pas vendus ! Pendant onze ans, j’ai travaillé à Rio comme femme de ménage, et pendant onze ans, je me suis indignée, en me disant que ce qui était jeté, je pouvais le récupérer pour cuisiner. J’ai eu beaucoup de chance, car ma patronne m’a beaucoup aidée : je travaillais pour elle du lundi au vendredi, puis j’avais deux jours pour développer mon projet sans que rien ne soit retiré à mon salaire.

Comment avez-vous ensuite lancé votre association, Favela Orgânica ?

À Rio, j’habitais dans une favela. Chaque année, un programme d’aide à la jeunesse finançait un projet grâce à une subvention de 10 000 reals (environ 3 000 euros). Je me suis décidée à participer la dernière année où j’en avais la possibilité, juste avant mes trente ans. Malheureusement, mon projet n’a pas été sélectionné, car jugé beaucoup trop complexe ! Vingt jours plus tard, je décidais cependant de démarrer mon association, Favela Orgânica, avec la somme de 140 reals seulement, donnée par des amis. Plus que ce prêt d’argent, ce qui m’a le plus touché, ce sont les six femmes de ménage qui ont accepté de m’aider : elles travaillaient toute la journée, mais le soir, elles étaient là, avec moi. La première semaine, elles étaient six, la deuxième, dix, la troisième, quinze, un mois plus tard, quarante. Deux mois après, j’étais l’invitée de la plus grande émission de télévision du Brésil, puis de BBC World, et onze mois plus tard, je gagnais le premier prix des femmes entrepreneurs brésiliennes ! Au bout d’un an , je donnais une conférence en Italie devant 600 personnes. Lorsque je suis rentrée, j’ai arrêté d’être femme de ménage !

Comment votre association fonctionne-t-elle aujourd’hui ?

Depuis trois ans, j’ai énormément de travail, et la demande ne cesse d’augmenter ! Buffets, pause-café, distribution de nourriture, nous organisons beaucoup d’évènements : je travaille avec sept marchés qui me fournissent leurs invendus, ainsi qu’avec dix-huit restaurants, et je conseille de nombreux chefs pour leur apprendre à réduire leurs déchets. J’ai toujours aimé cuisiner, mais je ne voulais pas le faire à la manière des restaurants étoilés : dans leurs plats, ils mettent une distance, celle de l’argent, alors que je souhaitais faire une cuisine accessible à tous. Toute la cuisine que je fais vient donc à 100 % des restes alimentaires, mais ce n’est pas pour autant une cuisine de pauvres...

Quels problèmes rencontrez-vous dans votre action ? Comment sensibilisez-vous au gaspillage alimentaire ?

C’est une question de responsabilité sociale : chacun, quel que soit son niveau de vie, devrait apprendre à ne pas gaspiller. Je donne donc beaucoup de conférences pour inciter les gens à changer leur comportement. Souvent, je raconte mon histoire de vie : transmettre l’amour de ce qu’on fait, c’est souvent la meilleure façon pour qu’il y ait prise de conscience !

 

Vous défendez l’idée d’une gastronomie totale : concrètement, que cela signifie-t-il ?

C’est simple, *il s’agit d’un cercle : il faut donner à la terre ce que l’on en reçoit. Cela va donc de la consommation responsable au compostage des déchets.

Comment résolvez-vous la question des pesticides dans l’alimentation – souvent concentrés dans la peau des légumes ?

Je travaille toujours avec ce que j’ai sous la main, bio ou pas. Évidemment, il faut faire bien attention de laver les fruits et les légumes, et s’il reste toujours des pesticides à l’intérieur, c’est finalement beaucoup moins nocif pour la santé que les fritures, les snacks ou les boissons gazeuses ! À partir du moment où une personne mange la peau d’un fruit ou d’un légume, elle va changer son comportement d’achat, elle va chercher de meilleurs produits, cultivés plus écologiquement. Ce n’est pas une question de coût : les produits bio sont aujourd’hui plus chers, mais si tout le monde en achetait, les prix baisseraient.

Parmi les recettes que vous avez inventées, quelle est votre préférée ?

On peut faire des plats très savoureux avec peu de choses. Un jour, j’ai voulu cuisiner des peaux de banane, mais il me restait trop peu de farine pour faire une pâte: il me fallait descendre et remonter les rues de la favela pour acheter du beurre, de la farine… C’était une perte de temps, et comme j’essaye d’utiliser le moins possible de produits manufacturés au vu de la quantité d’emballages et de plastique qu’ils génèrent, cela me dérange toujours un peu d’en acheter ! J’ai alors découvert que je pouvais faire une pâte avec des bananes vertes entières, un peu de farine et de l’huile d’olive, c’est tout ! Les croissants français sont merveilleux, mais je crois que je préfère encore ma pâte de bananes vertes, qui a l’avantage d’être moins riche en beurre ! (rires)

Y a-t-il à ce jour un déchet que vous n’avez pas réussi à utiliser ?

Non, pour le moment aucun ne m’a résisté, pour la simple et bonne raison que ceux que je ne peux intégrer dans une recette finissent au compostage. Dans ma maison, cela fait donc deux ans que je n’ai pas de poubelle. Niveau déchet, on apprend tous les jours : lors de mon passage en France, on m’a dit que les coquilles d’œuf écartaient les escargots et les limaces dans les potagers, et j’ai trouvé que c’était une très bonne idée !

Image principale : Dessin portrait de Regina Tchelly - Copyrights : Peter James Field

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