La petite maison d’édition en carton

De la poubelle à la bibliothèque : à Buenos Aires, l’éditeur Eloísa Cartonera recycle les déchets de carton pour en faire des couvertures de livres. Un projet à la fois écologique, social et culturel.

En Argentine, la crise économique et sociale de 2001 a engendré une nouvelle activité : le « cartonnage », qui consiste à collecter des déchets recyclables dans les rues des villes. À Buenos Aires, la capitale, on a ainsi vu apparaître des milliers de cartoneros : des hommes et des femmes écumant la capitale à la nuit tombée en traînant de lourds chariots pour fouiller les poubelles à la recherche de papier, de carton, de plastique et de verre qu’ils pourront revendre à des usines de récupération contre quelques pesos. En une nuit, un cartonero peut collecter entre 100 et 200 kg de déchets ! Cette activité informelle a permis à de nombreuses familles de survivre pendant la crise.

Parmi les nombreuses coopératives qui ont fleuri pendant cette période se distingue celle de Javier Barilaro et de l’écrivain Washington Cucurto. Tous deux ont choisi de valoriser le carton ‒ et le travail de ceux qui le ramassent ‒, transformant ce symbole de la crise en un beau projet écologique, social et culturel. En 2003, les deux hommes décident de lancer une maison d’édition, nommée Eloísa Cartonera, dans le quartier populaire de la Boca, proche du centre de Buenos Aires. L’idée : récupérer les plus belles pièces collectées par les cartoneros, rachetées deux fois plus cher que les usines, pour en faire des couvertures de livres.

Une fois sélectionnés, les cartons sont découpés, peints, pliés et collés à la main autour de cahiers imprimés sur une vieille Multilith 1250. On obtient ainsi des livres-objet uniques, fabriqués en seulement une petite dizaine d’exemplaires à la fois, et vendus aux alentours de deux dollars dans des kiosques, des marchés et dans certaines librairies. En quelques années, Eloísa Cartonera est devenue une institution à Buenos Aires et le petit local de la maison d’édition s’est vite transformé en un lieu de socialisation où les habitants de la Boca aiment se retrouver.

Le catalogue d’Eloísa Cartonera compte aujourd’hui plus de 100 titres. Des nouvelles, des poèmes, des romans écrits par de grands noms de la littérature latino-américaine qui ont gracieusement cédé leurs droits à la coopérative, lui permettant de rendre accessibles à tous des œuvres « qu’on ne trouve nulle part ailleurs ». Sa réussite a fait de nombreux émules, en Amérique latine et ailleurs dans le monde. Le concept s’est exporté au Mozambique, en Espagne, en Allemagne ou encore en France.

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